*Le Fablab Roma Makers

romamakerslogo

 

 

 

À trois stations de métro du Colisée, dans le quartier de Garbatella, dans un pâté de maisons construit autour d’une cour en sous-sol desservie par des rampes, au milieu de garages et d’ateliers auto-moto, on trouve un lieu où on ne met pas les mains dans le cambouis comme chez les voisins, mais dans l’ABS, le PLA, le MDF, les PCB et l’ADN…

Ce lieu, c’est le Fablab Roma Makers. Le premier à avoir vu le jour à Rome, même si le site Make in Italy (l’équivalent transalpin du RFF) répertorie aujourd’hui une demi-douzaine de fablabs dans la capitale italienne (auxquels il faut ajouter un ou deux hackerspaces).

C’est donc chez Roma Makers que j’ai effectué mon stage et ça m’a fait grand plaisir qu’ils m’aient acceptée comme tirocinante (stagiaire), car je les suis de loin depuis le début et je les ai vus grandir à distance. J’ai en effet parlé avec les co-fondateurs quelques jours à peine après l’inauguration, lors de la première Maker Faire européenne qui s’est tenue à Rome début octobre 2013. Un an après, ils avaient déjà déménagé pour un lieu plus grand et leur stand occupait un espace conséquent à la 2ème Maker Faire. Pour leur deuxième anniversaire, leurs activités s’étaient encore diversifiées, notamment dans le biohacking.

Et en 2016, alors que Roma Makers est sur le point de fêter son 3ème anniversaire, ce n’est plus un fablab, mais 10 fablabs qu’ils gèrent. Comment en sont-ils arrivés là?

Le lieu et l’équipement

Là, c’est tout d’abord ce premier fablab: un local de 140 m² sans doute conçu pour héberger un garage à l’origine, avec un vaste espace organisé en deux travées. Au milieu, deux découpeuses laser chinoises (dont une King Rabbit) et quelques plans de travail font office de cloison délimitant une zone de circulation en U.

Quand on rentre, on tombe sur un bureau pour l’accueil, puis sur le plan de travail qui longe le mur de droite équipé de deux découpeuses vinyle (Silhouette Cameo et Curio), une presse à T-shirts et une thermoformeuse.

romamakers_mascotte
La mascotte de Roma Makers préposée à l’accueil

Ensuite, les imprimantes 3D font leur apparition et elles occupent tout le fond de la salle. Je ne les ai pas comptées, mais il doit bien y en avoir une bonne douzaine: une grande Wasp Delta 20 40 ou similaire, une Zortrax, une Kloner3D, plus divers modèles de marques variées (surtout des cartésiennes), et puis il y a 5 ou 6 imprimantes de fabrication maison: les Falla3D (dans l’équipe de ce projet open source figurent au moins deux «Roma Makers»: Silvio Tassinari et Mauro Manco). Il y a aussi une multifonctions Power WASP Evo (qui en ce moment sert surtout avec son module fraiseuse pour usiner des circuits imprimés). Des scanners 3D complètent le tout.

romamakers_imprimantes3d
Un petit échantillon des imprimantes disponibles chez Roma Makers (la Zortrax et 3 Falla3D)

Contre le mur de gauche, on a le poste électronique et wearable, puis le poste à souder et un établi avec les outils classiques (marteaux, scies, tournevis…) et des fraiseuses petit format.

Au fond à droite de cette grande salle, après le coin à découpe vinyle, entre un frigo avec des bières Open Sorso dedans et un bout de couloir équipé d’un four, d’une cafetière et d’un évier, une porte débouche sur une deuxième pièce dégagée avec des tables pliantes à déplier pour y tenir des ateliers, des réunions, des formations… Au fond de la pièce, à droite de la porte qui mène aux toilettes, le coin biohacking avec des bocaux et des bacs où poussent de la spiruline ou des mousses…

 

romamakers_ciseaux_
Ce qui est magique chez Roma Makers, c’est qu’on trouve toujours des ciseaux quand on en cherche! Un exemple à suivre

Roma Makers: plus qu’un fablab, une communauté

Mais il faut savoir que Roma Makers ne désigne pas seulement le fablab de Garbatella, mais une communauté qui regroupe plusieurs canaux de communication, plusieurs lieux, plusieurs types d’activités…

Si l’inauguration du fablab en tant que tel a eu lieu début octobre 2013, c’était là l’aboutissement de deux ans de préparation en amont, deux ans pendant lesquels une communauté de personnes intéressées a été rassemblée patiemment autour du projet.

Finalement, les co-fondateurs ont lancé le lieu à quatre, en le finançant de leur poche. Ils l’ont ouvert alors qu’ils n’avaient qu’une machine ou deux, histoire de voir si la sauce allait prendre ou pas. Six mois après, avec 700 visites et 90 adhérents au compteur, le pari était réussi.

Un an plus tard, ils avaient réussi à acquérir toutes les machines de rigueur dans un fablab et surtout à fédérer autour du lieu une vraie communauté (pas forcément composée des mêmes personnes qui s’étaient intéressées au projet au départ d’ailleurs).

Ils ont donc quitté leur premier local de 40 m² (plus 25 m² en sous-sol) à Ostiense pour un espace deux fois plus grand, celui qu’ils occupent toujours aujourd’hui à Garbatella. Ils y sont à présent un peu à l’étroit dans leurs 140 m² et rêveraient d’en trouver un autre plus spacieux, qui leur permettrait entre autres de louer des espaces de travail annexes à des artisans, des designers ou des entreprises (un peu comme à l’Électrolab?) et d’avoir un vrai coin cuisine!

En attendant la perle rare, ils essaiment et pollinisent d’autres lieux. Et toutes ces activités annexes renforcent et diversifient la communauté Roma Makers.

Plus qu’un fablab, 10 fablabs

Car Roma Makers gère maintenant 10 fablabs. Outre celui de Garbatella, ils s’occupent de 4 fablabs (un à Rome et 3 autres dans la région) opérant dans des Business Innovation Centers et financés par la région Latium, mais aussi de fablabs qu’ils ont créés dans des collèges publics. Mais ce n’est pas tout et ils ont un sacré projet dans leurs cartons: un fablab en milieu hospitalier!

Pour en savoir plus, cliquez sur les liens suivants, car je vais consacrer un article à chacun de ces types de fablabs :

  • Le Fablab BIC Lazio Roma Casilina [lien à venir]
  • Les fablabs dans les collèges romains [lien à venir]
  • Un fablab en milieu hospitalier? Le projet Umberto I à Rome [lien à venir]

L’association

Sur le plan juridique, la communauté Roma Makers fonctionne en tant qu’association à but non lucratif (associazione di promozione sociale). À ce jour, elle compte environ 200 adhérents (tesserati), dont une quinzaine d’habitués qui sont là quasiment tous les jours, mais le fablab n’est pas seulement fréquenté par les adhérents, puisque le mercredi après-midi le lieu est ouvert à tous. En tout, une centaine de personnes y passe par semaine.

Le fablab ouvre du lundi au vendredi de 17h à 22h pour les adhérents, les matins étant plutôt réservés aux artisans et aux entreprises, mais ce sont là des horaires théoriques. En pratique, il est souvent ouvert en dehors de ces horaires: tard le soir et parfois même le samedi et le dimanche.

Le modèle économique du fablab de Garbatella

Au départ, les quatre co-fondateurs finançaient le lieu de leur poche et géraient le fablab en plus de leur travail. Aujourd’hui, si j’ai bien compris, ils sont 6 à en vivre, sans compter des boulots ponctuels pour d’autres personnes.

Le fablab Roma Makers est un fablab associatif à la base, mais il fonctionne sur un modèle mixte profit / non profit (en «itanglais» dans le texte).

D’une part, il y a le fonctionnement associatif: les revenus viennent des cotisations des adhérents, des heures d’utilisation des machines qui sont facturées aux non-adhérents comme aux adhérents (qui jouissent d’un tarif préférentiel), des formations… Pas de subventions par contre.

De l’autre, comme des entreprises les contactaient souvent pour commander des prototypes et autres objets ou pour assurer des formations à l’extérieur, ils ont fini par fonder une société en parallèle afin de pouvoir émettre des factures et encaisser ces prestations extérieures. Par ailleurs, il arrive que les co-fondateurs qui travaillent en tant que designers indépendants réinjectent une partie de leurs revenus personnels dans le fablab.

La diversification de leurs activités (gestion des fablabs du BIC Lazio et des fablabs scolaires) leur ont aussi permis de faire travailler des membres du fablab sur les postes ainsi créés. Certains sont salariés du BIC Lazio par exemple.

Mais dans leurs multiples activités, il y en a aussi d’autres qui ne fonctionnent que grâce au bénévolat.

Ce qui est intéressant, c’est que certaines situations qui seraient comprises comme un échec commercial pour une société sont en fait des réussites dans la perspective d’une association à but non lucratif. Alessandro m’a ainsi donné l’exemple d’une créatrice qui venait utiliser la découpeuse laser et qui, en fréquentant le fablab, y a fait la connaissance de quelqu’un qui en avait une dont il ne se servait plus. Ils ont fini par devenir associés et créer leur propre boîte. Du point de vue d’une entreprise, ce serait un échec de perdre un client. Mais du point de vue d’une association, c’est une réussite d’avoir pu mettre en relation des profils complémentaires et d’avoir contribué à la création d’un projet professionnel.

Roma Makers dans les réseaux

Le Fablab Roma Makers fait partie du réseau international des fablabs MIT. Il remplit la charte en ce qui concerne l’ouverture au public comme on l’a vu. Pour ce qui est de la documentation, ils n’ont pas de plateforme ad hoc: ils documentent sur leur blog (la section news de leur site) et partagent le cas échéant le code ou les plans sur github.

Roma Makers est prêt à collaborer avec des fablabs d’autres pays et d’ailleurs l’a déjà fait par le passé, entre autres avec le fablab de Lima au Pérou. Ils ont notamment travaillé sur le projet du Floating Fab Lab Amazon (Makery a consacré récemment un bel article à ce projet fascinant dont je reparlerai bientôt).

Roma Makers fait aussi partie du réseau Make in Italy et collabore aussi avec d’autres fablabs italiens. À ce titre, la première Maker Faire de Rome avait permis à tous cettes initiatives d’entrer en contact. Il est intéressant de souligner que certaines spécialisations se dessinent selon la région, avec l’Émilie Romagne plus spécialisée sur l’électronique et Rome plus axée sur l’éducation, par exemple.

Mais aujourd’hui, maintenant que les liens entre eux ont été créés, nombre de fablabs italiens se recentrent sur le local et travaillent sur l’ancrage dans le territoire. C’est bien sûr le cas pour Roma Makers avec sa myriade de projets, notamment les fablabs scolaires qu’ils veulent voir devenir des fablabs de quartier à terme.

Les spécificités des fablabs italiens

Lors de notre premier entretien, j’ai posé plusieurs questions à Alessandro concernant ce qui constitue à mes yeux des particularités des fablabs italiens.

Les foodlabs

Tout d’abord, je l’ai taquiné parce que Roma Makers ne me semblait pas équipé d’un foodlab. Or, s’il a bien quelque chose qui saute aux yeux quand on explore le monde des fablabs italiens, c’est la fréquence avec laquelle le concept du foodlab revient.

Pas de foodlab chez Roma Makers donc, mais ils sont partie prenante du projet Open Sorso (jeu de mots sur Open Source et le mot sorso qui signifie gorgée en italien), une future plateforme de partage de recette de bières. L’idée, c’est de permettre que chacun chez soi puisse brasser telle ou telle recette de bière partagée sous une licence open source. Le site n’a pas encore vu le jour, mais des bières Open Sorso ont déjà été brassées avec l’aide de microbrasseries locales et l’Agrilab Campagnano.

La filiation avec l’artisanat

Il y a une volonté très nette dans le mouvement maker numérique italien d’établir une filiation avec le mouvement maker pré-existant (les artisans). Ou du moins, c’est l’impression qu’on en a en parcourant les sites et les salons italiens.

Il s’agit aussi d’une volonté politique pour faire survivre les traditions et le savoir-faire séculaires de l’artisanat italien. Je me souviens de la présence massive des Chambres de Commerce à la première Maker Faire de Rome avec un omniprésence du mot artisan sur leurs stands.

Est-ce du wishful thinking ou est-ce vraiment possible de renouveler et de faire survivre des traditions artisanales grâce à la fabrication numérique? C’est un peu la question que j’ai posée à Alessandro, mais aussi à Davide ou à Silvio.

La réponse est en demi-teintes. Parmi les jeunes qui s’installent, il semblerait qu’il existe un intérêt envers la fabrication numérique, comme technique complémentaire. Parmi les artisans déjà installés, ce n’est pas tant un problème de manque d’envie, mais de manque de temps ou de routine. À creuser…

La présence d’une industrie locale spécialisée dans l’électronique ou l’impression 3D

L’Italie a la chance de compter avec une industrie spécialisée dans l’électronique (Arduino…) ou l’impression 3D (Wasp, Kloners…) sur son sol, ce qui n’est pas le cas de tous les pays. J’ai donc interrogé Alessandro sur les contacts avec les fabricants italiens.

Ils sont en contact avec fabricants locaux, mais ne veulent pas devenir un présentoir ou une plateforme de tests pour eux. Ils préfèrent collaborer à un autre niveau.

Par exemple, ils ont travaillé avec Kloners, un fabricant d’imprimantes 3D de Florence, pour modifier un de leurs modèles existant et l’adapter pour en faire une imprimante conçue spécifiquement pour l’utilisation dans leurs fablabs scolaires.

Conclusion

En bref, le Fablab Roma Makers est un fablab associatif mais qui connaît bien les réalités de l’entreprise. Un fablab avec un gros intérêt pour l’éducatif, mais qui a des projets tous azimuts. Un fablab plutôt spécialisé dans l’impression 3D, mais qui touche à tout, y compris au biohacking. Un fablab ancré dans le territoire local, mais qui collabore à l’international. Un fab qui fourmille d’idées, mais qui sait les transformer en actes.

Bref, si vous passez par Rome, n’hésitez pas à leur rendre visite.

(Je remercie Alessandro Zampieri, Silvio Tassinari, Stefano Varano, Davide, Rosita, Monica, Eder, Mauro et toutes les autres personnes qui ont eu la gentillesse de répondre à mes questions.)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *